Être une femme en Inde

L’Inde m’attire et m’intrigue, et après avoir préparé un dossier complet à propos de ce pays dans le cadre de mes études, j’ai eu envie de me pencher davantage sur le rôle des femmes dans la société indienne. Tout d’abord, en m’intéressant à leurs conditions de vie, puis aux mouvements féministes en pleine émergence, et enfin aux évolutions en cours.

Conditions de vie de la femme indienne

La condition des Indiennes est considérée comme l’une des plus difficiles du monde, d’après l’enquête de la fondation Thomas Reuters, parue en 2011, qui désigne l’Inde comme étant le quatrième endroit le plus dangereux au monde pour les femmes. Pourtant, ces dernières semblent avoir du poids dans le pays, notamment au travers des institutions politiques, puisqu’en 2011 les postes les plus importants du pays étaient tous occupés par des femmes (comme la présidence du pays ou encore celle du Parlement).

Le poids des traditions

Pour autant, les inégalités de genre persistent. On peut notamment aborder les « dowry deaths« , qui sont des femmes assassinées ou poussées au suicide, la plupart du temps par leur mari, parce que leur dot est insuffisante. Comme indiqué sur le graphique ci-dessus, il semble que 8 083 femmes soient mortes dans ce contexte en 2013.

En effet, les traditions persistent en Inde, comme celle des castes (classes sociales). Au niveau inférieur de cette hiérarchie sociale se trouvent les Dalits, également surnommés les « Intouchables ». Comme leur nom l’indique, ils ne doivent avoir aucun contact physique avec les classes supérieures.

Ainsi, comme expliqué ci-dessus, la tradition de la dot est également toujours d’actualité, et la famille de la future mariée se doit de fournir une importante somme d’argent à la famille du marié.

De fait, une grande pression sociale est exercée sur les femmes, et de nombreuses familles pauvres craignent d’avoir des filles pour cette raison. Alors chaque année, de nombreux nouveaux-nés de sexe féminins sont tués. En 2001, il avait été affirmé qu’il « manquait » 36 millions de femmes en Inde, qui n’étaient pas nées suite à un avortement, ou avaient été tuées à la naissance. D’après l’ONU (Organisation des Nations Unies), il y avait 11% plus de décès chez les bébés de sexe féminin que chez ceux de sexe masculin en Inde en 2019.

La pression est double, car dans certaines familles, une femme donnant naissance à une petite fille peut-être répudiée par sa belle-famille, voire tuée. De façon générale, de nombreuses femmes ont honte d’accoucher d’un enfant de sexe féminin, et les vols de bébés de sexe masculins sont nombreux dans les maternités. L’avortement est également largement pratiqué pour cette raison, alors même qu’il est illégal après 3 mois de grossesse, date à laquelle les parents peuvent découvrir le sexe de leur futur enfant. Ainsi, des milliers d’appareils à échographie circulent dans le pays afin de déterminer le genre des fœtus et opérer un tri. L’utilisation des machines dans ce but est interdite depuis 1994, mais se poursuit.

Quant à eux, les mariages arrangés représentent toujours 89% des unions à travers le pays. Néanmoins, de nombreuses familles maquillent des mariages d’amour en mariages arrangés pour répondre aux convenances.

Les violences sexuelles

De par leur supériorité numérique, de nombreux hommes sont dans l’impossibilité de trouver une femme avec laquelle se marier. Cette sur-masculinisation entraîne une importante augmentation du nombre d’enlèvements ou de viols. L’Inde enregistre ainsi 88 cas de viol par jour, tandis que le taux de condamnation est de 30%.

Le taux de viols (déclarés) est de 1,80, ce qui est élevé, mais beaucoup moins que les États-Unis (27,3) ou la France (16,19) par exemple.

Ironie du sort, les femmes doivent être vierges au moment du mariage, dans le cas contraire, les représailles peuvent être particulièrement violentes. Dans le cas où une femme aurait été violée, elle sera considérée comme coupable plus que comme victime. C’est pourquoi on estime à 1 sur 10 le nombre de viols déclarés en Inde. L’affaire du viol collectif de New Delhi en 2012 a mis la lumière sur cette problématique qui demeurait taboue. Son importante médiatisation a poussé le gouvernement à œuvrer pour la protection des femmes dans le pays.

D’après ce reportage passionnant d’Arte disponible sur YouTube, des milliers de femmes ont recours à une ablation de l’utérus dans l’Inde rurale. Le taux d’hystérectomie, qui est de 2/1000 en Occident, s’élève à 350/1000 dans l’État du Maharashtra à l’Ouest du pays, aussi appelé la « Sugar belt ». Ces coupeuses de canne à sucre sont encouragées par des médecins, qui leur affirment que cette opération réglera leurs problèmes de santé. Les médecins gagnent ainsi plus d’argent, et les patrons se réjouissent que ces femmes ne soient plus menstruées et puissent travailler encore plus. Mais en plus d’être coûteuse, cette ablation de l’utérus peut avoir des conséquences désastreuses sur la santé de ces femmes.

La particularité de la société khasi
Karolin Klüppel, portfolio sur les petites filles khasi

De façon plus anecdotique, mais le sujet n’en reste pas moins passionnant, il existe une société matriarcale en Inde. Chez les Khasi, dans l’État du Meghalaya (au pied de l’Himalaya), les femmes sont cheffes de famille tandis que les hommes restent à la maison afin de s’occuper des enfants. A l’inverse du reste de la population indienne, ici on prie pour avoir des filles car ce sont elles qui gèrent les affaires du foyer, qui sont propriétaires de petits commerces et qui prennent les décisions. Dans cette société matrilinéaire, c’est la fille la plus jeune qui est la gardienne du patrimoine, et qui occupe donc la place la plus importante dans la société.

Ainsi, les enfants prennent le nom de leur mère, les hommes viennent vivre dans leur belle-famille après le mariage, et la dot n’existe pas.

Les hommes khasi ne sont pas satisfaits de cette situation, et la trouvent injuste. Un mouvement de libération a été lancé, pour que les hommes puissent avoir un rôle plus important au sein de cette société. Ce travail d’émancipation passe notamment par la violence, et semble s’inspirer des autres États, et donc ne pas viser l’égalité homme-femme.

La photographe Karolin Klüppel a vécu 10 mois au sein de la société khasi entre 2015 et 2017….

Les mouvements féministes en Inde

Féminisme : courant de pensée et mouvement politique, social et culturel en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Il faut bien comprendre que les femmes indiennes ne représentent pas une catégorie homogène, mais sont multiples. Tout peut différer : leur classe sociale, leur attachement aux traditions, ou encore leur niveau d’éducation.

Origines des mouvements féministes en Inde

Le féminisme a fait ses premiers pas en Inde à la fin du XIXème siècle, alors que l’Inde était sous influence britannique. Les Indiennes étaient invisibilisées : leurs vies et problèmes ne sortaient pas du cadre privé. Mais à cette époque, seule l’élite hindoue et l’élite coloniale ont pu profiter des réformes féministes.

En 1848, Mahatma Jyotirao Phule a ouvert une école pour les filles intouchables, et une maison pour les femmes veuves issues de l’élite, qui étaient accusées et punies parce qu’elles avaient des relations après la mort de leurs époux. Il considérait que le fardeau des femmes de classe sociale élevée n’était pas moindre que celui porté par les femmes pauvres.

A la fin du XIXème siècle, les revendications des femmes ont peu à peu disparu du cadre public et politique, en grande partie parce que le gouvernement ne souhaitait pas qu’elles deviennent un sujet de négociation avec l’État colonial. Ce dernier assumait une position de sympathie envers la femme Indienne non-libre, et transformait cette figure en un signe de la nature oppressive de toute la tradition culturelle du pays. Finalement, durant la période coloniale, aucun mesure féministe n’a été proposée par le gouvernement.

Après l’indépendance de l’Inde en 1947, la Constitution interdit les inégalités liées au genre, à la religion, ou à la caste sociale, mais rien n’est réellement mis en place pour améliorer la situation des femmes du pays. Il faut attendre les années 1970 pour que les idées féministes prennent un nouveau tournant en Inde.

La détérioration de leurs conditions de vie et les recommandations de l’ONU ont mené à l’organisation d’une Commission sur le Statut de la Femme en Inde en 1971. Leur rapport « Towards Equity » (« Vers l’équité ») a été publié en 1974 et affirmait que les femmes, peu importe leur classe sociale, subissaient des discriminations. C’est ce rapport alarmant qui a marqué un tournant dans la lutte féministe en Inde, qui a enfin rejoint l’ordre du jour démocratique.

Des ONG et associations ont soulevé la problématique des violences faites aux femmes, comme l’association Shetkari sangathan créée par Sharad Joshi, qui a organisé l’un des plus grands rassemblements de femmes paysannes du pays. Elle a mis en place des campagnes de prévention, pour la maternité sans risque, la justice pour les victimes de viol, a incité à la fermeture des magasins d’alcool dans les villages, etc.

A cette époque des années 1980, de nombreuses lois ont été passées dans l’intérêt des femmes, mais elles n’étaient généralement pas efficaces. Le rituel du « sati » (une veuve s’immolant sur le bûcher funéraire de son mari) avait d’ailleurs été interdit une première fois en 1829, puis une seconde en 1988, mais les crimes sati ont continué à se produire dans le pays.

Le féminisme aujourd’hui

Plus récemment, la mondialisation et la diffusion de la culture occidentale ont encore accentué davantage cette mobilisation et cette lutte contre le patriarcat.

Les ONG se sont multipliées grâce aux financements étrangers dans les années 1990, et jouent aujourd’hui un rôle essentiel dans le déploiement du féminisme dans le pays. Le gouvernement avait d’ailleurs encouragé cette lutte et désigné l’an 2001 comme « Année de la femme », avec pour objectif de promouvoir leurs droits. Néanmoins, il semble que la prolifération de ces ONG se soit faite aux dépends des groupes qui étaient à l’origine de ces mouvements, et aient mené à une dépolitisation de ceux-ci.

Le mouvement écoféministe se développe en Inde. Il est né de l’idée que les systèmes de domination sont à la fois ce qui cause la destruction de la planète et l’oppression des femmes. Son double objectif est de protéger la nature de l’exploitation constante et de libérer les femmes d’une marginalisation sans fin.

L’art au profit du féminisme

Vous avez peut-être déjà entendu parler de « Milk and honey », le recueil de poèmes de Rupi Kaur, canadienne née en Inde.

Ses poèmes traitent de la violence, de la maltraitance, de l’amour, de la perte et de la féminité, et sont toujours accompagnés d’une illustration minimaliste.

Rupi Kaur est née en Inde en 1992, à une époque où le génocide des fœtus féminins était encore très présent. Elle considère avoir gagné une bataille dès sa naissance : être restée en vie. Elle dénonce le fait que dès l’enfance, on apprend aux filles que leur corps ne leur appartient pas. La jeune femme raconte également être née d’un viol, et avoir été victime d’agressions sexuelles. A travers ses poèmes, son récit traite de l’absence d’un père, et des répercussions qu’a son histoire sur sa perception de l’amour et de la sexualité.

what’s the greatest lesson a woman should learn?

that since day one. she’s already had everything she needs within herself. it’s the world that convinced her she did not.

Rupi kaur

Une autre figure du féminisme en Inde est la jeune Aranya Johar, slameuse et poétesse. Depuis son plus jeune âge, elle monte sur scène afin de performer. Elle dénonce ainsi les travers sexistes qui persistent dans la société indienne. Aujourd’hui âgée de 22 ans, elle continue d’exercer son art à de nombreuses occasions à Mumbai. Elle est également connue à travers le monde grâce aux réseaux.

Finalement, il reste encore beaucoup à faire pour améliorer la situation des femmes en Inde. Elles souffrent du poids des traditions et des violences sexistes et sexuelles, mais le rôle central de la politique et de la religion dans le pays freinent leur lutte. Peu de lois ont été passées en leur faveur, et malgré une évolution des mœurs, les faits divers prouvent le combat est loin d’être fini. Les viols de rue semblent être davantage reconnus, mais ceux subis dans le cadre privé demeurent tabous. Les femmes indiennes ne sont libres, indépendantes et protégées ni dans la sphère publique, ni dans le monde du travail, ni au sein du foyer.

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